Gestion de risques d'assurance non-vie dans le contexte des pays de l'Afrique subsaharienne francophone (zone CIMA)

La Conférence Interafricaine sur les Marchés de l’Assurance (CIMA) encadre l’activité d’assurance de 14 pays de la zone subsaharienne francophone : le Bénin, le Burkina-Faso, le Cameroun, la Centrafrique, les Iles Comores, le Congo, la Côte d’Ivoire, le Gabon, la Guinée Equatoriale, le Mali, le Niger, le Sénégal, le Tchad et le Togo. L’activité dans la zone est marquée par une nette prédominance de l’assurance dommages avec 73 % des primes totales émises, contre 27 % pour l’assurance vie. Le graphe ci-après (cf. rapport CIMA 2010) met en lumière une production IARD qui varie considérablement par pays.

Répartition CA IARD 2010

Du fait de son caractère obligatoire, l’assurance automobile est prépondérante dans l’activité des compagnies de la zone (avec 37 % des émissions totales du marché).

Malgré les efforts entrepris, des axes de développement restent nécessaires. Des faits d’escroquerie des assurés, des assureurs et/ou des intermédiaires limitent la confiance entre les acteurs du marché. Les réserves du commissionnaire contrôleur de la CIMA (lors de la 35ème Assemblée Générale de la Fédération des sociétés d’Assurances de droit National Africaines ou FANAF) quant à la fiabilité des comptes en sont une illustration. Le rétablissement de cette confiance passe impérativement par des défis éthiques (non développés dans ce billet) et techniques. La relève de ces défis techniques nécessite une implication plus importante de la réglementation mais aussi une gestion des risques adaptée au contexte. La recommandation à la promotion de la fonction actuarielle lors de la dernière Assemblée Générale de la FANAF (février 2014) matérialise en partie cette nécessité. Pour ce faire, chaque assureur doit réaliser une cartographie des risques auxquels il fait face. Ce billet présente des exemples de risques identifiés dans les pays membres de la zone CIMA et propose des solutions de gestion.

1.  Le risque de réputation

Dans les pays de la zone CIMA, la capacité à honorer les engagements envers les bénéficiaires de contrats n’est clairement pas optimale. Sur la branche automobile, qui est la dominante (du fait de son caractère obligatoire), la durée moyenne de liquidation d’un sinistre est d’environ 5 ans. Il n’est dès lors pas surprenant de noter un sentiment d’insatisfaction des assurés. Cela conduit à un risque de mauvaise réputation de l’assureur et potentiellement à une fuite massive des assurés.

Des mesures de relève de capitaux (pour supprimer les sociétés insolvables et donc incapables de régler les sinistres) ont déjà été mises en application dans certains pays mais restent insuffisantes. Pour un fonctionnement adéquat, chaque entreprise doit nécessairement connaître le niveau optimal des provisions techniques afin de se rendre compte de l’écart avec les montants réellement mis en réserve pour le règlement des sinistres. La gestion des risques techniques développés dans ce billet, est en ce sens un canal d’amélioration important.

2.  Le risque de données

Il s’agit du risque que les données nécessaires au suivi du risque soient absentes, partiellement présentes, ou présentes mais erronées (i.e. avec des informations contradictoires). La thèse d’A. Kamega (2011) ou le mémoire d’A. Ouattara (2012) sont des illustrations d’une marge d’évolution non négligeable dans ce domaine pour les assureurs de la zone CIMA.

Le traitement de ce risque passe par une redéfinition des variables nécessaires au suivi du risque (pour chaque assuré, le numéro d’identifiant, la date de souscription, la date de survenance de sinistre, date de règlement du sinistre, le segment etc.).

Une fois les informations recueillies, différents indicateurs de risque (appelés Key Risk Indicators ou KRI) peuvent alors être mis en place pour mesurer la validité des données collectées (pourcentage de données corrigées, nombre de réclamations clients, nombre de données traitées par jours, etc.). Ces indicateurs sont nécessairement simples mais doivent être pertinents car ils permettent d’objectiver les évolutions.

Enfin, après validation de leur qualité, les informations individuelles permettront de mettre en place des tableaux de bord indispensables au suivi du risque.

3.  Le risque de tarification

Du fait de l’inversion du cycle économique de l’assurance, la détermination du tarif est une étape fondamentale dans la mesure où elle va conduire à fixer le niveau de la plus grande partie des ressources (avec les revenus financiers) dont va disposer l’assureur pour faire face à ses engagements envers les assurés. Le risque est que le tarif proposé soit insuffisant aux vues des engagements pris par l’assureur ou qu’il soit trop important et pas adapté à la demande. A. Ouedraogo (intervention à la FANAF en 2008) note une quasi-systématique sous-tarification des produits en Afrique subsaharienne francophone. L’amélioration de cette situation nécessite une évaluation actuarielle de la prime pure adaptée et une étude des chargements pour risque et pour frais.

La prime pure : est l’espérance mathématique des flux de prestations que va engendrer le contrat d’assurance au titre des sinistres survenus au cours de la période de couverture. Plusieurs approches sont envisageables pour l’estimer. L’approche « produit de la fréquence moyenne par le coût moyen » est la plus utilisée (cadre du modèle collectif de théorie du risque). Cette approche est complétée par une segmentation en classe de risque afin de proposer un tarif adapté aux caractéristiques individuelles de chaque assuré (utilisation des modèles linéaires généralisés ou GLM) et d’une personnalisation par des techniques de crédibilité. A posteriori, un suivi de ratio de sinistralité S/P comptable et par exercice de survenance est nécessaire pour juger de la suffisance du tarif.

Les chargements pour frais : une comptabilité analytique est indispensable pour vérifier la cohérence des chargements aux frais réellement constatés et aux exigences des actionnaires, le cas échéant.

Au-delà de la détermination du tarif, le marché des pays membres de la CIMA est également caractérisé pour son fort volume d’arriérés de primes. Le montant total du stock des arriérés en 2010 est de 252,91 milliards FCFA pour l’assurance dommages (soit 46,5 % du chiffre d’affaires, cf. rapport CIMA 2010). Ce niveau inquiétant est à l’origine de la modification de l’article 13 du code CIMA : « Il est désormais interdit aux entreprises d’assurance, sous peine des sanctions prévues à l’article 312, de souscrire un contrat d’assurance dont la prime n’est pas payée ou de renouveler un contrat d’assurance dont la prime n’a pas été payée ». Au-delà de cette disposition, en termes de gouvernance, procéder à l’annulation de la totalité des arriérés de plus de 2 à 5 ans n’ayant pas fait l’objet de procédures contentieuses de recouvrement semble adapté.

4. Le risque de provisionnement

Bien entendu, pour les risques IARD, l’évaluation de la provision pour sinistres à payer est fortement liée à la politique de gestion des sinistres, en particulier  de la cadence de règlement des sinistres. Le but étant d’améliorer l’image de l’assurance auprès de sa clientèle, la mise en place d’indicateurs de règlements de sinistres dans les délais contractuels serait un premier pas. Les changements envisagés pour cette politique doivent être documentés de sorte à être pris en compte lors de l’évaluation des provisions.

L’évaluation du niveau de provisionnement se base généralement en IARD sur les triangles de liquidation. La référence est la méthode de Chain Ladder. Elle peut être complétée par des méthodes prenant en compte des hypothèses de loss ratio comme la méthode de Bornhuetter-Fergusson.

Des méthodes stochastiques servent de complément à l’évaluation du niveau de provision. Elles fournissent la variabilité des provisions prévue par les modèles utilisés et des intervalles de confiance pour des paramètres d’intérêts liés à la provision. Les méthodes les plus utilisées sont le modèle récursif de Mack (1993) et les méthodes par rééchantillonnage (ou bootstrap).

Les méthodes statistiques ci-avant mentionnées sont sujettes à des hypothèses qui ne sont pas toujours (parfaitement) vérifiées en pratique. Il est donc nécessaire, a posteriori, de procéder à une analyse de boni/mali pour juger de la suffisance du provisionnement.

Ces éléments techniques doivent être complétés d’une politique de surveillance de portefeuille de sorte à ne pas conserver les contrats qui sont considérés comme « mauvais risques » (i.e. avec une fréquence de sinistre importante, des coûts largement supérieurs à la moyenne, des impayés réguliers par exemple) ou de détecter les écarts de structure de portefeuille en cours du portefeuille au moment de l’établissement du tarif.

L’efficacité de tous les éléments ci-avant mentionnés est subordonnée à un renforcement du contrôle de gestion et de l’audit interne afin de s’assurer de l’application des différents process.

Références
CIMA (2010), Rapport du marché d’assurances de la CIMA.
COSO 2, Enterprise Risk Management Framework.
Denuit M., Charpentier A. (2005), « Mathématiques de l’assurance non-vie – Tome 2 : tarification et provisionnement », Économica
Diarra M. (2013), « la distribution de l’assurance dans la zone CIMA – Quels modèles pour demain », Thèse.
FANAF (2014), Présentations de la 38ème Assemblée Générale de la FANAF.
FANAF (2012), le marché de l’assurances en Afrique – Données 2006 à 2010.
Kamega A. (2011), Outils théoriques et opérationnels adaptés au contexte de l’assurance vie en Afrique subsaharienne francophone, Thèse de doctorat, Université Lyon 1.
Ouattara A. (2012), « Traitement et analyse statistiques de l’information comptable et financière produite par les compagnies d’assurance de la CIMA », Mémoire d’expertise comptable.
Ouedraogo A. (2008), « Faiblesses actuelles des compagnies d’assurance et moyens susceptibles d’être mobilisés pour leur consolidation pérenne », Intervention à l’AG de la FANAF.
Ziguele M (2008), « Comment renforcer les compagnies d’assurances africaines de la zone CIMA », CPAFRIQUE, Note.